A la fin d’une interview passionnante sur Inter, l’historien Emmanuel de Waresquiel, évoque deux phénomènes actuels : la perte de mémoire et notre soumission à « l’instant ».

« Avec l’urgence, la vitesse, internet, les portables, l’information, le temps s’est comme replié sur lui-même, il s’est changé en une succession d’instants sans solution de continuité, l’amnésie nous guette et elle est mélancolique. Les voix de l’Histoire nous parviennent encore mais confuses, dans un chuchotement. »

Dans nos moments hors-numérique, sans écran alentour, le présent est un vaste espace. On capte l’environnement par nos sens, on peut s’installer, faire des choix, on a prise sur le réel : partage complice avec un être aimé, repas préparé à plusieurs, challenge sportif, travail collectif, … Dans ce présent-là, on est en ouverture, réceptif aux autres, attentif à l’action, les sens en éveil, on est là, présent, même dans le silence.

Nos moments numériques, sur ordinateur ou smartphone, nous accaparent dans l’instant. On devient captif d’une urgence bien souvent factice. Les sens sont comme suspendus, on n’écoute plus, on ne regarde plus autour de soi, on oublie son corps dans des postures parfois inconfortables jusqu’à avoir des crampes, on ne ressent plus le corps des autres que l’on heurte dans la foule. Avec des écouteurs, un casque, on refuse la parole, dans une coupure sensorielle forte avec le dehors, on s’engloutit en soi, happé par un magma d’images, de voix, de musiques.

Le numérique fractionne notre présent en unité de secondes, captivant notre attention dans un flot incessant de photos-vidéos. Cet instantané permanent n’a rien de naturel car la rapidité technologique dépasse notre capacité d’assimilation. Cette pression propage une fébrilité, une tension dans l’esprit et le corps, une intranquilité qui n’est plus en veille mais plutôt sur le qui-vive.

Prendre conscience de ce phénomène, faire la distinction entre deux états, permet de se libérer de l’instant et revenir à un présent sensoriel, partagé et pleinement vécu.